Lire un taux d'insertion professionnelle sans se faire avoir
Un taux d'insertion sans son mode de calcul ne veut rien dire. Les quatre variables qui rendent deux chiffres incomparables, et les questions à poser.
Un taux d’insertion professionnelle n’est pas une mesure, c’est le résultat d’une série de choix de méthode. Selon le délai retenu, la définition de l’emploi, le périmètre des personnes comptées et le taux de réponse à l’enquête, la même promotion peut afficher 92 % ou 55 % sans qu’aucun des deux chiffres soit mensonger. Savoir lire ces quatre variables vaut mieux que n’importe quel classement.
Ce qu’un taux d’insertion mesure, et ce qu’il ne mesure pas
Un taux d’insertion rapporte un nombre de personnes en emploi à un nombre de personnes sorties de formation. C’est tout. Il ne dit rien du salaire, rien de la qualité du poste, rien du lien entre l’emploi occupé et la formation suivie, et rien de la part que la formation a réellement jouée dans l’embauche.
Cette dernière limite est la plus lourde et la moins discutée. Une formation qui recrute des candidats déjà expérimentés, déjà diplômés et déjà en réseau affichera de bons résultats — sans que l’on puisse attribuer ces résultats à la formation. Un taux d’insertion mesure une population autant qu’un enseignement. Deux établissements aux chiffres identiques peuvent ainsi apporter des choses très différentes à leurs élèves.
Il faut donc lire un taux comme un point de départ, pas comme une conclusion. Ce qui suit décrit les quatre leviers qui font varier le chiffre, dans l’ordre où ils agissent.
Les quatre variables qui rendent deux taux incomparables
| Variable | Question à se poser | Effet sur le chiffre affiché |
|---|---|---|
| Délai après la sortie | 6, 12, 18 ou 30 mois ? | Plus le délai est long, plus le taux monte |
| Définition de l’emploi | Tout contrat, ou emploi durable, ou emploi en rapport avec la formation ? | Une définition large peut ajouter 20 à 30 points |
| Périmètre des sortants | Diplômés seuls, ou tous les inscrits ? Poursuites d’études retirées ? | Retirer des cas défavorables du dénominateur remonte le taux |
| Taux de réponse | Quelle part de la promotion a répondu ? | En dessous de 50 %, le chiffre devient peu exploitable |
Le délai est la variable la plus simple et la plus efficace. Un taux à six mois et un taux à trente mois ne décrivent pas le même phénomène : le premier mesure la rapidité d’accès au premier poste, le second mesure une installation dans l’emploi. Comparer l’un à l’autre n’a aucun sens, et c’est pourtant la comparaison la plus courante entre deux plaquettes.
La définition de l’emploi est celle qui se cache le mieux. Selon les conventions, on compte ou non l’intérim, les contrats de moins d’un mois, le temps partiel subi, l’activité indépendante déclarée sans chiffre d’affaires, ou un poste sans rapport avec la spécialité suivie. Chacune de ces inclusions est défendable ; leur cumul silencieux ne l’est plus.
Le périmètre des sortants joue sur le dénominateur, et c’est là que se logent les écarts les plus importants. Beaucoup de taux ne portent que sur les diplômés, ce qui exclut d’emblée ceux qui ont échoué à l’examen — souvent les plus fragiles sur le marché du travail. D’autres retirent les personnes en poursuite d’études, ce qui est méthodologiquement justifié, mais qui peut aussi servir à sortir du calcul ceux qui n’ont pas trouvé de travail et se sont réinscrits faute de mieux. Ceux qui ont abandonné en cours de formation ne figurent, eux, presque jamais nulle part.
Le taux de réponse est la variable décisive, et elle mérite sa propre section.
Pourquoi un taux calculé sur les répondants surestime systématiquement
Une enquête d’insertion interroge d’anciens élèves ; une partie seulement répond. Si le taux est ensuite calculé sur ces seuls répondants, il suppose implicitement que les silencieux ressemblent à ceux qui ont parlé. Cette hypothèse est fausse, et elle est fausse toujours dans le même sens.
Répondre demande un petit effort et une certaine disposition. Une personne en poste, satisfaite de son parcours, répond volontiers — c’est même une forme de fierté. Une personne au chômage, en reconversion, ou déçue de sa formation coupe le contact avec l’établissement. Le biais de non-réponse tire donc le taux vers le haut, mécaniquement.
L’ampleur de l’effet se calcule facilement. L’exemple ci-dessous est une illustration arithmétique, construite pour montrer le mécanisme — ce n’est pas un relevé effectué auprès d’un établissement réel.
Prenons une promotion de 100 sortants. 40 répondent à l’enquête, dont 34 sont en emploi. Le taux publié est de 34 / 40, soit 85 %. Si les 60 non-répondants sont en réalité en emploi à 50 %, cela fait 30 personnes de plus, et le taux réel de la promotion est de 64 / 100, soit 64 %. Vingt et un points d’écart, sans qu’aucun chiffre ait été inventé.
La règle pratique en découle. Un taux de réponse au-dessus de 70 % rend le chiffre solide. Entre 50 et 70 %, il faut le lire avec prudence. En dessous de 50 %, le taux affiché en dit plus long sur ceux qui ont répondu que sur la formation. Et un taux d’insertion publié sans son taux de réponse doit être traité comme une information manquante, pas comme une bonne nouvelle.
Les questions à poser à un établissement
C’est l’exercice le plus utile d’une journée portes ouvertes, et il tient en quelques phrases. Posez-les par écrit, par courriel : une question écrite oblige à une réponse écrite.
- Sur quelle promotion et quelle année porte le chiffre affiché ?
- Combien de personnes sont sorties de la formation cette année-là, et combien figurent au dénominateur ?
- À quel délai après la sortie la situation a-t-elle été observée ?
- Qu’avez-vous compté comme emploi : durée minimale de contrat, temps partiel, intérim, activité indépendante ?
- Les poursuites d’études ont-elles été retirées du calcul, et combien de personnes cela représente-t-il ?
- Quel a été le taux de réponse à l’enquête ?
- Les non-diplômés et les personnes ayant abandonné en cours d’année sont-ils comptés ?
- Le chiffre a-t-il été produit par vos soins ou repris d’un dispositif public ?
L’intérêt de ces questions ne tient pas seulement aux réponses. Un établissement qui suit sérieusement ses anciens élèves connaît ces éléments et les donne en quelques lignes. Un établissement qui reprend un chiffre trouvé dans une brochure hésite, renvoie au service communication, ou explique que « ces données ne sont pas communiquées ». Cette hésitation est en elle-même une information exploitable. Ces questions viennent naturellement compléter les autres critères passés en revue dans notre guide pour bien choisir son école.
Le raisonnement vaut aussi pour l’alternance, souvent mise en avant pour ses taux élevés. L’effet est réel, mais il tient largement au fait qu’une partie des alternants est embauchée par l’entreprise qui les a formés — un mécanisme que nous détaillons dans notre guide pour trouver une alternance et sécuriser son contrat. Le taux mesure alors autant la qualité du placement en entreprise que celle de l’enseignement.
Où trouver des chiffres publics et comparables
La sortie du problème consiste à ne pas comparer des chiffres produits par ceux qu’ils évaluent. Plusieurs dispositifs publics appliquent la même méthode à tous les établissements, ce qui rend leurs indicateurs comparables entre eux — condition qu’aucune plaquette ne remplit.
Les ministères en charge de l’éducation nationale et du travail publient des indicateurs d’insertion par établissement et par formation pour les voies professionnelles, et des données équivalentes existent pour l’enseignement supérieur. Les fiches du répertoire national des certifications professionnelles, tenu par France compétences, comportent elles aussi des indicateurs d’insertion attachés à chaque certification. Les portails d’inscription dans le supérieur affichent enfin, sur chaque fiche de formation, des données de parcours issues de la même source pour tout le monde.
Ces chiffres n’ont rien de parfait : ils portent sur des promotions déjà anciennes, et ils héritent des mêmes conventions de calcul que celles décrites plus haut. Leur avantage est ailleurs. La convention y est la même pour tous, ce qui autorise enfin une comparaison. Ces publications étant révisées chaque année, il faut vérifier la date de la campagne consultée avant de s’appuyer dessus.
Ce que le taux ne dira jamais
Un dernier réflexe évite beaucoup de déceptions : un taux d’insertion élevé ne renseigne en rien sur les conditions d’exercice du métier. Certains secteurs recrutent vite et sans difficulté précisément parce qu’ils peinent à garder leurs effectifs — horaires, pénibilité, exposition aux risques, rémunération de début. Le chiffre d’insertion enregistre l’entrée dans l’emploi, pas la durée pendant laquelle on y reste.
Avant de choisir une formation sur la foi d’un pourcentage, il vaut donc mieux se renseigner sur le métier lui-même, ses contraintes réelles et son environnement de travail. Notre classement des métiers les plus exposés aux risques professionnels d’après l’INRS donne un aperçu de ce que les taux d’insertion ne montrent pas. Un bon choix d’orientation croise les deux lectures : la facilité d’accès à l’emploi, et ce que cet emploi demande une fois qu’on l’occupe.